Chapitre VIII

La locomotive Crampton cracha un nuage de vapeur charbonneux et s’ébranla lourdement. Dans un sifflement strident, le train émergea de la gare obscure au soleil de l’après-midi et prit progressivement de la vitesse. Il dépassa en brinquebalant maisons et usines, puis peu à peu les bâtiments s’espacèrent, jusqu’au moment où le train laissa la ville derrière lui.

Accoudée à la fenêtre du wagon, Cassandra regardait sans le voir le paysage de mornes plaines gelées qui défilait derrière la vitre. De loin en loin surgissaient des collines vallonnées ou des villages, facilement repérables aux clochers pointus des églises. L’esprit de Cassandra vagabondait, passant machinalement en revue les divers événements insolites ayant émaillé les derniers jours, sans pouvoir se concentrer sur un seul en particulier. Bercée par les vibrations du train, elle finit par se laisser aller contre le dossier de la banquette et ferma les yeux. Pour les rouvrir presque aussitôt, le cœur battant.

Du sang.

Envahie par le désespoir, elle se redressa vivement sur son siège, le corps secoué de frissons.

Pourquoi était-ce toujours la même chose ? Dès qu’elle fermait les yeux, des visions sanglantes commençaient à la tourmenter sans relâche. Depuis quinze ans, elle était hantée. Harcelée par des fantômes dont elle ne distinguait pas le visage. Torturée par la peur, par l’angoisse. Ce cauchemar ne finirait-il donc jamais ?

Cassandra respira profondément à plusieurs reprises, les poings serrés. Lorsqu’elle se fut un peu calmée, elle sortit résolument de son sac un ouvrage ancien sur l’alchimie qu’elle avait pris soin de glisser dans ses bagages avant son départ et se força à lire.

Elle n’avait plus aucune envie de dormir à présent.

 

*

 

Depuis six jours, la fièvre dévorait le pâle et chétif garçonnet. La peau desséchée et brûlante, les pommettes enflammées, les yeux vitreux, il luttait désespérément pour sa survie, mais perdait petit à petit du terrain. Le simple rhume avait dégénéré en bronchite aiguë, et il vacillait maintenant au bord du tombeau qui s’ouvrait béant à ses pieds. Impuissant, Andrew assistait à cette lente agonie. Le médecin avait fait tout son possible pour arracher l’enfant aux griffes de la mort, mais ses efforts n’avaient pas suffi. Seul un miracle pouvait désormais sauver le petit Dick, et Andrew savait par expérience qu’il ne fallait pas trop espérer de ce côté-là. Après avoir ausculté une nouvelle fois le garçonnet, il se releva, triste et pensif, donna des instructions à l’infirmière quant aux soins à apporter à l’enfant, et quitta l’asile de Marylebone à pas lents, soulagé de se retrouver à l’air libre, et en même temps empli d’une vague et obsédante culpabilité.

À sa grande surprise, Nicholas Ferguson l’attendait sous un porche, en face de l’institution, enveloppé dans une longue redingote gris fer pourvue d’un collet en fourrure.

— Megan m’a dit où je pouvais vous trouver, expliqua-t-il en traversant la rue pour venir le rejoindre.

Andrew en fut contrarié. Il ne se sentait pas d’humeur à discuter, et surtout pas avec Ferguson.

— Ce genre d’activité ne doit guère être payante, reprit Nicholas en désignant du menton l’hospice pour nécessiteux.

— Non, mais je ne le fais pas pour l’argent, rétorqua sèchement le médecin en commençant à remonter la rue d’un pas vif. Nicholas régla son pas sur le sien afin de rester à sa hauteur.

— C’est d’autant plus méritoire de votre part, commenta-t-il du ton d’imperceptible ironie qui lui était familier. Très « honorable ».

Andrew lui jeta un regard aigu, essayant de deviner ce qu’il sous-entendait. Conscient de l’examen qu’il lui faisait subir, Nicholas changea brusquement de sujet.

— Je m’inquiète à propos de Cassandra. Où peut-elle être ? Elle n’a pas donné signe de vie depuis trois jours.

La mine soucieuse, Andrew hocha la tête tandis qu’ils bifurquaient dans Baker Street.

— Son silence me préoccupe également. Mais d’un autre côté, elle est peut-être sur une piste intéressante, et préfère ne pas nous tenir informés de ses faits et gestes au cas où le Cercle nous surveillerait, chuchota-t-il en jetant un coup d’œil autour de lui.

— Ce n’est pas impossible, en effet. Cassandra est une femme pleine de ressources. Guère chaleureuse, ajouta Nicholas avec un sourire, mais pleine de ressources.

Andrew haussa les épaules.

— C’est son caractère. Il faut la prendre telle qu’elle est.

— Oh, mais je l’entends bien ainsi. J’espère que vous ne craignez pas la rivalité, car je compte bien tenter ma chance auprès d’elle. Des femmes de sa trempe sont trop rares pour les laisser échapper sans réagir.

Andrew s’arrêta net, horrifié par l’impudence de Ferguson qui guettait sa réaction avec gourmandise.

— Vos sentiments à l’égard de Cassandra ne sont pas uniquement d’ordre amical, n’est-ce pas ?

Andrew demeura silencieux un instant, les yeux baissés vers la chaussée. Lorsqu’il releva la tête, Nicholas fut surpris par la dureté de son regard.

— Je n’ai pas l’intention de vous affronter sur ce terrain, dit-il d’une voix glaciale. Tentez votre chance avec Cassandra, cela ne me gêne pas le moins du monde. Au risque de vous surprendre, elle et moi sommes simplement amis, et je n’espère rien de plus de sa part.

Il poursuivit son chemin sans attendre la réponse de Nicholas, que sa réaction avait stupéfié. Celui-ci s’était attendu à de l’agacement, voire à de la colère, mais pas à cette froide indifférence. Andrew paraissait sincère lorsqu’il avait prétendu ne pas avoir de vues sur Cassandra, et pourtant Nicholas était persuadé qu’il était bel et bien amoureux de son amie. La passion qu’il lui vouait crevait les yeux.

— Voilà un mystère aussi opaque que celui des Triangles de Cylenius, marmonna-t-il avant de se précipiter pour rattraper Andrew.

— Pardonnez-moi, lança-t-il quand il fut revenu à sa hauteur, je ne voulais pas vous froisser.

Andrew en doutait fort, mais il accepta les excuses du bout des lèvres.

Les deux hommes laissèrent passer un équipage et esquivèrent un cab de justesse. Ils se trouvaient alors en face du célèbre musée de cire Madame Tussaud’s. Devant ses guichets se pressait une foule impatiente d’admirer les illustres personnalités qui peuplaient ses murs, tels Marie Stuart ou Napoléon, et de frémir dans la Chambre des Horreurs, consacrée aux victimes de la Révolution française et aux meurtriers.

Après un regard au musée, Nicholas reprit le cours de la conversation.

— Que savez-vous de Lord Ashcroft ? demanda-t-il abruptement tandis qu’un marchand des quatre-saisons passait près d’eux avec sa charrette en faisant l’article d’une voix tonitruante.

Surpris, Andrew se tourna vers son compagnon.

— Pourquoi cette question ?

— Simple curiosité. Il m’a l’air d’un homme assez secret… très austère et mélancolique.

— C’est vrai. Il sourit rarement, ne rit jamais. Julian est un homme mystérieux qui semble se complaire dans la brume qui l’entoure. Il est issu d’une des familles les plus anciennes et les plus nobles d’Angleterre, possède plus d’argent que de désirs. Son père a été plusieurs fois membre du Cabinet, en tant que secrétaire des Affaires étrangères notamment. Julian a été marié il y a quelques années de cela. Il a d’ailleurs une fille, Laura, qui doit avoir cinq ans aujourd’hui.

— Il a été marié ? Il ne l’est donc plus ?

— Non, mais j’ignore s’il est veuf ou divorcé. Il se montre très peu disert sur son passé.

— S’il a divorcé, cela a dû provoquer un beau scandale…

— Sans doute. Depuis, il vit en ermite sur ses terres, quittant en de rares occasions sa retraite pour venir à Londres. Son attitude est incompréhensible, car en s’exilant ainsi volontairement, il gâche toutes les opportunités que lui offrent son titre et sa fortune.

— Que peut-il bien faire de ses journées s’il a renoncé à toute société ? L’oisiveté est un terrible poids à supporter pour les gens du beau monde…

— Il lit beaucoup, je suppose. Lord Ashcroft est l’homme le plus brillant que j’aie jamais rencontré. Ses discours révèlent une grande indépendance de pensée, une érudition et une culture très étendues. Mais voilà tout ce que je puis vous apprendre à son sujet ; je n’en sais pas davantage.

« Julian est aussi désespérément raffiné, élégant, affable, généreux, spirituel, charismatique et j’en passe », compléta mentalement Andrew avec un petit pincement au cœur. Bref, désespérément désespérant.

— Est-ce vraiment tout ? repartit Nicholas qui lui lança un coup d’œil goguenard comme s’il avait suivi le cours de ses pensées. Vous oubliez le principal ce me semble : le fait qu’il ait eu une liaison avec Cassandra.

Andrew s’immobilisa de nouveau au milieu du trottoir, abasourdi autant que choqué par la crudité de l’affirmation.

— Quoi ?

— Ne faites pas l’innocent, vous aussi avez dû le remarquer, poursuivit Ferguson, sourire aux lèvres. Cette évidence n’a pu vous échapper.

Le médecin reprit sa marche en silence, maudissant intérieurement les dons d’observation de Nicholas. Bien sûr que Julian et Cassandra avaient été amants. La jeune femme ne l’avait jamais admis, mais Andrew la connaissait suffisamment pour deviner la vérité. Toutefois, cette liaison appartenait au passé. Il n’avait certes aucun désir d’évoquer le sujet avec quiconque, et surtout pas avec cet homme qui semblait prendre un malin plaisir à tenter de lui faire perdre la face.

Tout en discutant, ils étaient arrivés en vue du cabinet d’Andrew. Celui-ci prit congé de son compagnon avec empressement.

— J’ai encore de nombreux patients à voir, nous nous retrouverons chez Cassandra en fin de journée. J’espère que d’ici là nous aurons de ses nouvelles.

— Je le souhaite aussi, dit Nicholas en faisant volte-face et en agitant nonchalamment sa main gantée en signe d’adieu. À ce soir ! Je m’occuperai bien de votre sœur pendant votre absence !

À ces mots, Andrew faillit s’étrangler de rage. Ce Ferguson était décidément insupportable.

 

*

 

La lune en lame de faucille répandait une lueur blafarde sur la grande maison aux cheminées Tudor et au toit moussu perdue au milieu de l’immense parc. La configuration des lieux allait faciliter le travail de Cassandra. Perchée au sommet du mur d’enceinte, à une cinquantaine de mètres du corps de logis, cette dernière s’apprêtait à passer à l’action. Elle devait exécuter son projet cette nuit, avant que le propriétaire du domaine ne regagne sa demeure pour le week-end.

L’improvisation était reine ce soir. Cassandra avait certes repéré les lieux à l’avance, enregistrant au passage des détails utiles tels que l’absence de chiens de garde ou le faible nombre de domestiques, mais autrefois, lorsqu’elle était encore dans le métier, elle avait pour habitude de préparer ses plans avec une extrême minutie et de ne rien laisser au hasard. L’imprévu pouvant se révéler fatal, mieux valait prendre le maximum de précautions avant de se jeter dans la gueule du loup. Aujourd’hui toutefois, la situation était différente. Le temps pressait car le Cercle du Phénix risquait à tout moment de découvrir l’emplacement de l’horloge à eau conçue par Cylenius, et Cassandra ne voulait à aucun prix donner l’occasion à l’ennemi de lui griller la politesse.

Le bilan de son entrevue avec Oliver Sikes quatre jours plus tôt s’était révélé très positif. Le vieillard était décidément une précieuse accointance. Sa passion des horloges de collection et son savoir encyclopédique en la matière lui avaient permis de fournir à Cassandra des informations dépassant tous les espoirs de la jeune femme. Sans hésiter et avec une belle assurance, Sikes lui avait indiqué que l’horloge à eau à l’effigie de Neptune, une pièce très ancienne et précieuse, se trouvait pour l’heure dans le Sussex, au sein de la collection privée d’un riche négociant londonien. C’était de bon cœur et sans exiger de contrepartie qu’il avait rendu ce petit service à Cassandra. Il est vrai que celle-ci avait largement contribué à son enrichissement à l’époque pas si lointaine où ils travaillaient en étroite collaboration, et que c’était en partie grâce à elle qu’il pouvait maintenant couler une retraite heureuse et paisible. Cassandra et Sikes nourrissaient de surcroît l’un pour l’autre une estime et une affection sincères qui rendaient leurs retrouvailles occasionnelles particulièrement plaisantes. Cassandra sourit en repensant à son ancien complice. Qui eût cru que ce vieillard tranquille et inoffensif, doté de joues roses et de sérieuses petites lunettes cerclées de métal, avait été un receleur de premier ordre, une sommité en matière de trafic d’œuvres d’art dans le milieu de la pègre londonienne ?

Grâce à Oliver Sikes, Cassandra savait désormais où trouver l’horloge de Cylenius. Après réflexion, elle avait résolu de ne pas retourner au manoir Jamiston et de se rendre directement dans le Sussex pour récupérer l’objet. Les autres devaient s’inquiéter car elle n’avait pas donné de nouvelles depuis plusieurs jours, mais elle avait jugé plus prudent de garder le silence jusqu’à ce que sa mission fût accomplie. Le danger était réel, et peut-être même n’en réalisait-elle pas encore toute l’ampleur.

Cassandra ressentit un léger remords en réalisant qu’elle allait devoir rompre la promesse faite à Andrew trois ans plus tôt. Si ce dernier avait été au courant de son projet, il aurait tenté de la dissuader de le mettre en œuvre. Ne pas rentrer au manoir avait permis d’éviter une querelle, au grand soulagement de la jeune femme.

Tout en retournant ces pensées dans sa tête, Cassandra guettait le moment propice d’agir. Une curieuse sensation de retour en arrière l’envahit soudain. Elle eut l’impression, teintée d’une vague nostalgie, que les dernières années s’étaient effacées d’un coup, la ramenant à l’époque de ses excitants méfaits.

Voilée par de lourds nuages de granit, la lune disparut. Cassandra bondit alors vers la maison.

Pénétrer dans les lieux ne fut pas difficile. La jeune femme ne mit que quelques secondes à forcer la serrure d’une des portes de service, et ce fut l’occasion pour elle de constater qu’elle n’avait pas perdu la main. Non, la partie la plus ardue de la mission consistait à localiser l’horloge sans se faire repérer par les résidents. Cassandra ignorait dans quelle pièce elle se trouvait, en espérant qu’elle ne soit pas cachée mais exposée à la vue de tous. Silencieuse comme une ombre, elle explora les pièces du rez-de-chaussée, sans succès. Des tapis aux guirlandes de grosses roses amortissaient le bruit de ses pas.

Elle eut plus de chance au premier étage. Là, dans un petit salon meublé de palissandre, reposait sur le manteau de la cheminée cintrée en marbre noir l’horloge à eau de Cylenius, que Cassandra identifia au premier coup d’œil. Avec précaution, elle s’en saisit et l’enroula dans une couverture qu’elle avait pris soin d’emmener, puis s’agenouilla pour la glisser dans son vaste sac à lanières de cuir.

À cet instant, une voix éraillée qui lui écorcha les oreilles s’éleva derrière elle.

— Parfait, Miss Jamiston. Retournez-vous lentement et donnez-moi cette horloge.

Cassandra se figea. Du coin de l’œil, elle vit des silhouettes noires surgir dans la pièce et bloquer les issues. Leurs yeux sombres brillaient à travers les fentes des masques. Bientôt, une dizaine de pistolets étaient braqués sur sa poitrine. Les canons des armes luisaient à la lueur du feu qui rougeoyait encore derrière la grille en acier poli de la cheminée.

— Donnez-moi cette horloge, répéta la voix éraillée.

Un homme chauve et maigre fit un pas en avant, la main tendue.

Cassandra se redressa sans mouvement brusque. Les intrus s’étaient rapprochés et n’étaient plus qu’à quelques dizaines de centimètres d’elle. Ils portaient des lampes dont les rayons de lumière l’éblouirent.

Rarement elle s’était trouvée dans une situation aussi inconfortable. Cependant, les membres du Cercle du Phénix (car elle ne doutait pas que ce fût eux) ne semblaient pas disposés à l’attaquer de front, et elle comprit qu’ils ne voulaient pas prendre le risque d’abîmer l’horloge.

Un silence tendu avait recouvert le salon. Le regard de Cassandra allait d’un homme à l’autre, cherchant un espace par lequel elle pourrait s’échapper. Près d’elle se dressait une bibliothèque vitrée, et deux candélabres de cuivre retenaient la broderie ancienne dont s’ornait la cheminée.

Il lui fallait agir vite, le temps n’était plus à la réflexion. Elle brandit le sac contenant l’horloge devant elle comme un bouclier, puis d’une poussée énergique fit tomber la bibliothèque, qui se fracassa par terre en projetant des morceaux de verre un peu partout, faisant reculer les malfrats qui se tenaient à côté. Presque simultanément, Cassandra empoigna un des candélabres et frappa à la tête l’homme le plus proche d’elle. Il tomba évanoui sur le tapis avec un bruit sourd, lui dégageant le passage vers la porte. En deux bonds, elle fut dans le couloir. Derrière elle, les bandits poussèrent des cris de rage, et un coup de feu éclata.

— Non, ne tirez pas, hurla la voix éraillée dans son dos, ne tirez pas !

Sans se retourner, Cassandra remonta le hall, pourchassée par les hommes du Cercle qui renversaient chaises et consoles sur leur passage. Arrivée près de l’escalier, l’un d’eux s’agrippa à son manteau et lui fit perdre l’équilibre. Ils dévalèrent les marches dans un choc qui leur coupa le souffle. Cassandra se releva péniblement, endolorie mais sans rien de cassé, tandis que son agresseur demeurait inanimé à terre. Elle reprit aussitôt sa course folle, le sac toujours serré contre elle, suivie par les malfrats qui enjambaient le corps de leur comparse au pied de l’escalier.

Le rez-de-chaussée de la maison était traversé dans le sens de la longueur par une étroite galerie bordée d’armures qui paraissaient monter la garde, heaumes baissés et lances au poing. Cassandra s’y engagea sans ralentir l’allure. Lorsqu’un de ses poursuivants tenta de l’arrêter en lui saisissant le bras, elle le repoussa si violemment qu’il heurta de plein fouet une des armures. Celle-ci vacilla dangereusement avant de s’effondrer sur sa voisine. Par un mouvement de dominos, les armures chutèrent l’une après l’autre, s’écrasant au sol dans un vacarme assourdissant. Le gros de la meute fut englouti sous une cascade de heaumes, de cottes de maille et de gantelets. Seuls deux hommes talonnaient encore Cassandra, qui sortit un poignard de sa manche et lacéra en pleine course une tenture accrochée au mur. Un morceau tomba sur ses poursuivants qui, empêtrés dans l’étoffe, trébuchèrent en lançant d’effroyables jurons.

Cassandra profita de ce répit pour gagner la porte par laquelle elle était entrée. Elle traversa la pelouse à toutes jambes, sauta le mur, enfourcha son cheval et disparut à brides abattues dans la nuit. Quand elle se fut suffisamment éloignée de la maison, elle fit halte quelques instants, l’oreille aux aguets pour vérifier qu’elle n’était pas suivie. Rassurée par le silence qui l’enveloppait, elle ouvrit alors son sac et tâta l’horloge de Cylenius avec inquiétude, persuadée de l’avoir endommagée au cours de sa fuite épique. Mais par miracle, elle était intacte.

 

*

 

Les mains appuyées sur la balustrade en pierre de la terrasse du manoir, Megan surplombait la pelouse en pente douce aboutissant à la forêt avoisinante, enflammée par le soleil couchant. La jeune fille aurait bien aimé que Cassandra revienne. Non pas qu’elle s’inquiétât à son sujet (Cassandra était comme les chats, elle retombait toujours sur ses pattes), mais l’aventure des Triangles de Cylenius, qui avait débuté de si passionnante façon, en était au point mort depuis son départ, et Megan commençait à s’ennuyer.

Ce soir-là, tout le monde était réuni au manoir Jamiston, devenu le centre de ralliement du groupe. Lord Ashcroft se trouvait dans sa chambre, plongé dans la lecture d’un recueil de poésies. Megan aimait bien Julian. Il était très gentil, quoique assez intimidant. Pour être tout à fait honnête, il était si grave et austère qu’elle avait du mal à se sentir complètement à l’aise en sa compagnie ; elle craignait constamment de commettre une bévue en sa présence. Quant à Jeremy, Nicholas et Andrew, ils discutaient dans le salon, échafaudant des hypothèses sur l’endroit où pouvait se trouver Cassandra, et essayant de déterminer la conduite à tenir si elle ne réapparaissait pas dans les prochaines heures. Le journaliste était un personnage dénué d’élégance et peu porté sur le respect des conventions, ce qui le rendait sympathique à Megan. Pour le peu qu’elle l’avait vu, il paraissait assez amusant. Et Nicholas Ferguson… Nicholas était très, très séduisant…

— À quoi pensez-vous, Miss Ward ?

Megan sursauta et fit volte-face, confuse. Nicholas se tenait derrière elle, arborant un sourire ironique comme s’il avait pu lire dans ses pensées.

— À… à rien de spécial, balbutia Megan qui fit un effort désespéré pour reprendre ses esprits.

Ferguson vint se poster auprès d’elle. Malgré la fraîcheur automnale, il ne portait qu’une chemise blanche et un gilet court à revers arrondis mordoré, assorti à son pantalon coupé dans un tissu très léger. Megan se sentit un peu ridicule, emmitouflée dans ses trois châles en laine de Shetland.

— Le coucher du soleil est magnifique, déclara Nicholas sur le ton de la conversation.

— En effet, murmura Megan tout en regrettant amèrement de ne rien trouver de plus intelligent à dire.

Le silence régna quelques minutes entre eux, avant d’être rompu par Nicholas.

— Vous n’appréciez guère Cassandra, n’est-ce pas ? demanda-t-il brusquement.

Megan tressaillit, surprise par le caractère direct de la question. Étant d’un naturel franc (d’une franchise qui frôlait souvent l’impertinence il est vrai, elle en avait conscience et ne faisait rien pour se corriger, bien au contraire), elle répondit sans ambages.

— Cela se voit tant que ça ?

— Oh oui ! assura Nicholas en riant.

— Comment l’apprécier ? dit-elle avec lenteur. Elle vit depuis toujours dans un bloc de glace, incapable d’aimer et de comprendre les émotions d’autrui. Elle n’a que l’apparence de l’altruisme. Je sais qui elle est, et je n’aime pas ce qu’elle représente.

Nicholas la scruta fixement, l’air soudain très sérieux.

— Je vous trouve sévère, Miss Ward.

— Non, réaliste. Je la connais depuis bien plus longtemps que vous.

— Comment l’avez-vous rencontrée ? Racontez-moi.

Le visage de la jeune fille se plissa sous l’effet de la contrariété.

— Cette histoire n’a guère d’intérêt.

— Je vous en prie, insista Nicholas avec un sourire cajoleur.

Megan rougit. L’avocat savait se montrer très persuasif.

— Comme vous voulez, mais ce n’est pas très joli. Mon père l’a recueillie quand elle avait treize ans environ, après qu’Andrew l’ait trouvée dans la rue à moitié morte de faim et de froid.

— Votre père était un homme très généreux. Offrir l’asile à une inconnue débarquée de nulle part…

— C’était un saint, répondit sérieusement Megan. Andrew lui ressemble beaucoup de ce point de vue. Il adore s’occuper des autres et se faire du souci pour eux, c’est sa principale raison de vivre. Alors qu’il ne s’en fait jamais pour lui…

— Avez-vous fini par apprendre d’où Cassandra venait ? interrogea Nicholas, manifestement plus intéressé par la vie de la jeune femme que par celle d’Andrew. Que faisait-elle avant de vous rencontrer ?

— Je l’ignore. Elle aussi d’ailleurs, puisqu’elle souffre d’amnésie…

— D’amnésie, vraiment ? l’interrompit Nicholas, l’air captivé.

— Oui, lorsqu’elle est arrivée chez nous, elle ne se rappelait que de son prénom. Elle n’a aucun souvenir de son enfance. Cela la perturbait beaucoup à l’époque, peut-être est-ce toujours le cas du reste. Je me rappelle qu’elle faisait souvent de terribles cauchemars, et que ses hurlements réveillaient alors toute la maison.

— Tout cela est plutôt triste, non ? Et inhabituel.

Megan haussa les épaules.

— Peut-être, concéda-t-elle d’un ton maussade sans autres commentaires.

Ferguson la fixait toujours, et son regard perçant la mettait de plus en plus mal à l’aise. Elle ne comprenait pas où il voulait en venir.

— Combien de temps Cassandra est-elle restée chez vous ? poursuivit-il.

— Jusqu’à la mort de mon père, cinq ans plus tard.

À sa grande surprise, Megan crut distinguer une lueur de compassion dans les yeux de Nicholas, peut-être parce que lui-même avait récemment perdu son père.

— Et votre mère ?

— Elle est morte peu après ma naissance, souffla Megan.

— Vous êtes orpheline ? Pardonnez-moi, je l’ignorais.

— Oh, ce n’est pas grave, ne vous excusez pas, le rassura la jeune fille d’un ton dégagé. Andrew s’est tellement bien occupé de moi par la suite que je n’ai assurément nulle raison de me plaindre.

Un silence songeur s’abattit entre eux, seulement troublé par des éclats de voix assourdis provenant de l’intérieur du manoir. Andrew et Jeremy poursuivaient une discussion animée dans le salon.

— Qu’a fait Cassandra après avoir quitté votre foyer ? reprit Nicholas.

— Elle a débuté sa carrière de voleuse, répliqua Megan avec mépris.

— De voleuse ?

— Oui. Cassandra n’est qu’une vulgaire cambrioleuse qui œuvrait sous le pseudonyme d’« Artémis ». Une cambrioleuse plutôt douée cependant, je dois le reconnaître. Aucune serrure ne lui résistait, aucun bâtiment ne lui était inaccessible. Mais elle s’est retirée du métier il y a quelques années et mène à présent une vie… honorable, ajouta-t-elle d’un ton ironique, même si ce manoir regorge de pièces secrètes dans lesquelles le butin dont elle n’a pas voulu se séparer est sans aucun doute dissimulé.

— Artémis…, murmura pensivement Nicholas. Oui, ce nom m’est familier… Elle a connu son heure de gloire à une époque avant de disparaître subitement des manchettes des journaux… Cette révélation ne me surprend guère en vérité. Le passé de Cassandra explique sa réticence à laisser la police se mêler de l’affaire qui nous occupe. Et c’est vraisemblablement une de ses anciennes connaissances, un receleur peut-être, qu’elle est allée voir pour en savoir plus sur l’horloge de Cylenius.

— Vous saisissez vite, approuva la jeune fille.

— Cassandra est une femme tout à fait fascinante, déclara Nicholas d’un air appréciateur.

Megan baissa les yeux, cherchant à dissimuler sa colère grandissante.

— Si je puis me permettre, M. Ferguson, pour un avocat, vous ne semblez guère épris de justice et de droiture !

— Mon métier m’a appris à ne pas porter de jugements hâtifs sur les individus, voilà tout. Pourquoi détestez-vous Cassandra à ce point ?

Megan releva la tête et planta son regard furieux dans celui de Nicholas.

— Vous tenez vraiment à le savoir ? Parce qu’elle rend mon frère malheureux, qu’elle le fait souffrir sans pitié depuis des années, qu’elle se moque de lui et de ses sentiments en permanence ! Excusez-moi de ne pas la trouver exceptionnelle ! Andrew est tombé amoureux de Cassandra dès qu’il l’a rencontrée, mais elle n’a jamais daigné lui accorder le moindre regard ! Par sa faute, il se consume à petit feu. Il est trop gentil, je crois que cet amour à sens unique finira par le tuer…

Megan se tut brusquement, regrettant déjà ses paroles. Jamais elle n’aurait dû parler ainsi d’Andrew. Les peines de cœur de son frère ne regardaient en rien Nicholas. Celui-ci savait décidément mener un interrogatoire.

L’avocat, pour sa part, semblait très amusé par l’accès de colère de la jeune fille.

— Si je puis me permettre à mon tour, Miss Ward, vous lisez trop de romans. Personne ne meurt d’amour. En réalité, je me demande si vous ne seriez pas un peu jalouse de Cassandra…

Megan se retourna vivement vers lui, les joues en feu.

— Jalouse, moi ? Ne soyez pas ridicule !

— Bien sûr que si. Vous lui en voulez d’accaparer l’affection d’Andrew, sentiment bien compréhensible puisqu’il constitue votre seule famille : les liens qui vous unissent sont très forts. Mais surtout, vous enviez la manière de vivre de Cassandra, car contrairement à vous, elle mène l’existence qu’elle souhaite, en toute indépendance. Je crois que votre personnage de jeune fille bien élevée vous ennuie atrocement. Je me trompe ?

Stupéfaite, Megan ne répondit pas. Il y avait un fond de vérité dans les paroles de Nicholas, même si elle ne se l’avouait qu’avec peine. En quelques mots, il avait mis à jour des sentiments enfouis au plus profond de son cœur. La désagréable impression d’être transparente s’insinua en elle, renforçant son malaise.

— Mais il y a un prix à payer, poursuivit Nicholas d’une voix grave.

— Un prix à payer ? répéta Megan sans comprendre.

— La solitude. La solitude est le prix à payer pour pouvoir mener sa vie comme on l’entend, a fortiori lorsque l’on a la malchance d’être une femme. D’après ce que j’ai pu observer, Cassandra mène une vie sociale peu intense : pas de famille, de rares amis, sans doute quelques relations d’affaires, et voilà tout…

Megan fronça les sourcils et prit une légère inspiration.

— La solitude est-elle une si mauvaise chose, M. Ferguson ? Parfois, je me dis qu’être seule au monde doit être un soulagement. Il n’y a personne pour vous juger, personne que vous ayez le devoir de rendre heureux, personne que vous risquiez de décevoir et de faire souffrir parce que vous ne correspondez pas à ses attentes. Toutes les contraintes s’effacent d’un coup…

Elle frissonna et rajusta les châles sur ses épaules.

— C’est affreux, n’est-ce pas ? Quelles pensées monstrueuses…

Nicholas l’observait attentivement, et une commisération mêlée d’indulgence se lisait pour la première fois sur son visage.

— Votre frère vous aime, Miss Ward.

Un sourire sans joie étira les lèvres de Megan.

— Je sais qu’il m’aime profondément, avec mes qualités et mes défauts, bien que je ne sois pas une sœur parfaite. Mais quelquefois je me sens coupable, car à aucun prix je ne voudrais être celle qu’il voudrait que je sois.

Elle avait prononcé ces derniers mots à voix très basse. Elle tressaillit, et ajouta d’une voix plus basse encore où perçait une pointe de rancune :

— Il n’aspire qu’à me voir faire un beau mariage. Mais me marier, avoir des enfants… je méprise ce destin facile. Quelle arrogance de ma part…

Elle se raidit, les yeux fixés sur la forêt au loin, et conclut dans un soupir :

— J’ai eu tort de vous raconter tout cela…

Des roues crissèrent à cet instant sur le gravier de l’allée centrale, et une voiture invisible de la terrasse s’arrêta devant le porche du manoir. Nicholas et Megan échangèrent un coup d’œil puis se précipitèrent de concert vers le hall, où se trouvaient déjà Andrew, Julian et Jeremy.

La silhouette de Cassandra se découpa dans l’embrasure de la porte d’entrée. Elle portait un paquet de belle dimension, qu’elle s’empressa d’aller poser sur la table du salon, suivie de près par le petit groupe impatient. Elle fit ensuite volte-face, sourire aux lèvres.

— Vous avez réussi à trouver l’horloge de Cylenius ? souffla Jeremy, incrédule.

Cassandra hocha la tête et défit avec précaution l’emballage qui protégeait l’objet, sous les regards étonnés de ses compagnons. De fait, cette horloge ne ressemblait en rien à celles qu’ils avaient pu voir auparavant. Réalisée en faïence, délicatement peinte à la main de motifs aquatiques, elle était constituée d’un récipient cylindrique surmonté d’une statuette du dieu de la mer Neptune tenant un trident doré pointé vers une colonne graduée.

— C’est beau…, murmura Megan. Mais comment fonctionne-t-elle ?

Ce fut Julian qui répondit :

— Je crois qu’elle a été conçue sur le modèle de l’horloge à eau de Ctésibios.

— Ctésibios ?

— Un savant grec du IIIe siècle avant Jésus-Christ.

Il se pencha sur l’horloge et la scruta avec minutie.

— L’eau doit s’écouler à travers un tuyau muni d’une soupape dans ce réservoir cylindrique. Regardez, dit-il en désignant le récipient, l’orifice d’écoulement est ménagé dans un morceau d’or car cette matière ne s’use pas au passage continuel du liquide, et des malpropretés susceptibles de boucher le trou ne peuvent s’y déposer. L’eau s’écoulant régulièrement par cette ouverture fait monter peu à peu un flotteur et par là même la figurine de Neptune posée dessus, qui indique les heures avec son trident sur le second cylindre gradué à cet effet.

— Mais comment pouvons-nous avoir la certitude que c’est bien l’horloge conçue par Cylenius ? s’inquiéta Nicholas, toujours pratique.

Sans mot dire, Cassandra désigna le socle cylindrique. Au-dessus de l’orifice en or, un petit triangle à sommet inférieur était peint dans le décor d’algues et de poissons, presque insoupçonnable pour des yeux non avertis. À l’intérieur du triangle, un serpent se mordait la queue.

— Le symbole alchimique de l’eau…, murmura Julian, ébranlé.

— Et un ouroboros, compléta Nicholas. C’est bien l’horloge de Cylenius…

Le Cercle Du Phénix: Les Aventures De Cassandra Jamiston
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